Celui qui regarde la forge derrière la porte entr’ouverte ne voit jamais autant de choses que celui qui la regarde de l’intérieur. Il n’est pas de forge plus ancienne, plus surannée que celle de Guichen. Il n’existe pas d’objets aussi beaux, aussi extraordinaires que des outils vieillis par le temps, dans cette forge mytérieuse et sombre. Deux fenêtres, la porte d’entrée, et deux petits foyers éclairent ce trou noir. Dans cet endroit huileux, tantôt obscur, tantôt éclairé par la flamme de l’allégresse, vit un forgeron, rêve un forgeron.

Là, je l’entends battre le fer pour créer une herse, pour forger une charrue. Je l’aperçois, petit bonhomme au visage usé, aux cheveux grissonnants  la peau tannée, à la démarche raidie, aux  gestes rapides et précis, toujours penché sur son four pour chauffer le fer, toujours sautant d’un endroit à l’autre, toujours à manier les marteaux. En regardant la forge, son foyer, ses enclumes, ses marteaux, ses pinces, ses tenailles, ses soufflets, on peut facilement imaginer cet homme, chaque jour depuis trente sept ans, en train de chauffer l’acier, en juger la température d’après la couleur , extraire du charbon la pièce à travailler, choisir sans se tromper l’outil dont il a besoin.

On peut penser aux longues heures qu’il a vécues dans sa forge à surveiller le lent manège du soufflet, à manier le martinet, à couper une tige de fer rouge à l’aide d’une tranche, à faire un noyau, atiser le feu, à refroidir un pieu rougi, petit à petit, dans de l’eau froide, à revivre le temps d’une minute l’époque de la guerr, où, pour subvenir aux besoins de l’armée il se levait tôtpour produire ses trentre fers à cheval quotidiens ; on peut imaginer par les yeux de cet homme les apprentis qu’il a formé.

Ainsi je refais l’histoire de ce forgeron et j’y repense en me disant que lui et ses ancêtres ont eu bien du mérite depuis plus d’un siècle.

A la manière de Baudelaire

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